La Lettre de Printemps 2024
Publié le 23 Juin 2024
La lettre de printemps 2024
Le retour du loup dans nos campagnes après un petit siècle d’absence amène à tenter d’imaginer la vie des moines mendiants de Bléron, de sa véritable appellation « Prieuré Saint-Gilles et Saint-Loup de Bléron », durant la période où ils ont vécu sur le site que nous connaissons.
Moines, certes, mais également jardiniers, éleveurs et agriculteurs pour subvenir à leurs besoins les plus élémentaires, les quatre à cinq personnes qui composaient la petite communauté installée dans une clairière forestière, de la fin du 12è siècle à la fin du16è, vivaient au contact rapproché de la faune sauvage.
Les lignes qui suivent sont à considérer comme les réflexions et les interrogations d’un naturaliste du 21è siècle basées sur ses connaissances de la nature et de la faune sauvage contemporaine. En aucun cas elles ne doivent être considérées comme le fruit de recherches historiques. Présent depuis des milliers d’années, le loup gris a été éradiqué du centre de la France au tout début du 20è siècle. Il est donc vraisemblable que les moines de Bléron aient vécu à son contact plus ou moins proche. Autres prédateurs, l’ours et le lynx ont disparu beaucoup plus tôt des régions de plaine, probablement dès le 13è siècle.
Les moines ont sans doute connu le massif forestier qui abrite le prieuré dans un état bien différent de ce qu’il est aujourd’hui, beaucoup plus étendu et sans la gestion forestière d’un office national. La forêt était très parcourue par les hommes, les femmes et les enfants qui y exerçaient un grand nombre d’activités. Ce « petit peuple » venait y chercher de quoi se nourrir et se chauffer. Ramassage, cueillette et chasse, ou plutôt braconnage sur les arpents du seigneur des lieux, parcours du bétail pour la glandée, collecte de feuillages verts en période de sécheresse … Sans compter l’activité sidérurgique liée à l’extraction du minerai de fer très ancienne dans le massif. Difficilement régénérées, les vieilles futaies de chêne devaient être rares.
Que savons-nous des populations d’ongulés sauvages (cerfs, chevreuils, sangliers), proies habituelles du loup, de ces époques. Chassées à courre par les propriétaires, braconnées à leurs risques et périls par ceux qui avaient faim ? On peut émettre l’hypothèse qu’elles étaient moins florissantes qu’aujourd’hui. Le loup, quant à lui, faisait aussi l’objet de chasse à courre de la part des seigneurs.
La clairière de Bléron était beaucoup plus vaste qu’à notre époque, une trentaine d’hectares nous disent certains documents d’archives. De quels moyens de protection et de défense de leurs animaux disposaient alors les moines ? Possédaient-ils des mâtins, ces gros chiens capables d’éloigner les prédateurs ? Il aurait fallu les entretenir. Pour les clôtures ils ne disposaient que de branchages et de palissages. Les abris pour le bétail, soues, étables, bergeries, n’étaient pas toujours dissuasifs pour un loup affamé. Evidemment, pas d’armes à feu …
Le quotidien des moines de Bléron était pavé d’un grand nombre de difficultés et d’épreuves qui compliquaient leur survie et l’accomplissement de leur mission spirituelle. La solitude, le froid, l’humidité, les privations, les travaux éreintants, les maladies, les visites des prédateurs … On est bien loin des clichés de la vie bucolique au contact de la nature des ermites retirés dans des grottes ou au plus profond des bois. Encore une fois, tout ceci n’est que spéculation et hypothèses issues de l’imagination d’un naturaliste de notre époque.
Jean-Paul Thévenin, secrétaire